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Geneviève Lessard


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Geneviève Lessard
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Published by genn.lessa@gmail.com on 2013-05-03

Ma première rencontre avec un client


Dans le stationnement du café où m’attend ma cliente, je fixe le cadran du tableau de bord de ma voiture, pétrifiée. Les mains moites agrippées au volant comme à une bouée de secours, je regarde ma vie défiler devant mes yeux en maudissant mes parents pour tous les échecs de ma vie. J’ai six minutes de retard.

 

Une amie m’avait mise au parfum de cet alléchant contrat. Je parlais à la dame quelques heures plus tard. De ma voix tremblotante de jeune professionnelle, je lui promettais monts et merveilles. Je lui envoyai un devis ridiculement bas, je lui recommandai la meilleure réviseure en ville, je répondis à ses cinquante appels tout au long du week‑end… J’étais une vraie femme d’affaires. J’étais certaine qu’elle m’adorait.

 

Lundi matin, les dernières lignes d’un courriel dans lequel elle fixe l’heure de notre rendez-vous me plongent dans la perplexité. Elle m’indique au passage qu’elle rencontre deux autres traducteurs cette journée-là. Je me sens utilisée, trahie, cocufiée. Je me prostitue à un tarif indécent et j’interromps mes séances de balconville toutes les 15 minutes pour satisfaire Madame, et Madame regarde ailleurs?! Je ravale ma fierté d’artiste manquée et confirme l’heure de notre rencontre.  

 

J’ai six minutes de retard. La première rencontre professionnelle de ma vie, et je trouve le moyen d’être en retard. Je repense à tous les conseils que m’ont donnés mes amis, la veille, alors que je leur annonçais que j’abandonnais la traduction – pour la sixième fois cette année – et que j’entreprenais une carrière d’adjointe administrative :

 

« Mets des chaussures laides pour qu’elle ne se sente pas menacée. » 

« Amène un livre sur le golf et pose-le subtilement sur la table. »

« En arrivant, fais semblant de conclure une conversation au téléphone, tu vas avoir l’air hard to get. »

« Dis-lui que c’est ton anniversaire. »

« Emprunte la voiture de tes parents, au moins. »


J’entre dans le restaurant. La serveuse m’indique l’endroit où ma cliente m’attend. Je me glisse sur la banquette pendant qu’elle termine sa conversation téléphonique... qui n’en finit pas de finir. Elle a le look de la femme d’affaires tigresse. J’ai envie de glisser sous la table et de déguerpir. Mal à l’aise, je place et replace mon sac, mon veston et mon bâton de golf sur la banquette. Quand elle se rend finalement compte de mon existence, le trois ou quatrième mot qui sort de sa bouche est « pressée ». Madame rencontre les autres candidats à la traduction dans moins de trente minutes. J’ai l’impression d’être une date moche, genre pas-son-premier-choix-mais-ben-fine-pareil, que sa mère la force à rencontrer.

 

Elle me parle de sa compagnie, me montre le document à traduire. Je suis tellement concentrée à prendre un air sérieux que j’entends à peine ce qu’elle me dit. Légèrement décalée dans la conversation, j’essaie de plugger des mots savants par-ci par-là pour compenser.

 

Mes divagations traductologiques sont poliment ignorées par la femme-tigre. Elle guide doucement la conversation vers ce qui l’intéresse vraiment : mon prix.

 

Moi, je suis traductrice – ou j’essaie, en tous cas. Mon domaine, c’est les mots. Les chiffres, j’pas ben bonne. En jeune professionnelle naïve, je suis décontenancée par sa demande. Mon tarif frôle déjà les limites du bénévolat. Après le salaire de ma réviseure, il me reste une slush bleue et un sac de chips au dépanneur. Moi qui m’attendais à démontrer mes compétences et mon professionnalisme, voilà que je bargain mon tarif…

 

Bien sûr, la cliente a d’excellentes raisons de payer moins cher. Elle me parle du ô combien misérable profit qu’elle prévoit faire sur le projet, sans se rendre compte qu’elle parle à une fille qui porte les mêmes chaussettes depuis le début de son baccalauréat. Le nombre de mots qu’elle m’a donné au téléphone est finalement approximatif… « Il y en a probablement beaucoup moins, mais bon, impossible de les compter, je n’ai pas la version numérique du document. Et puis les mots se répètent beaucoup, tu vas voir. Tu ne vas pas me charger deux fois le même mot, n’est-ce pas? C’est tellement facile de traduire ça… J’ai fait de la transcription quand j’étais jeune et puis je connais ça, je faisais 5000 mots par jour, c’est de la tarte. En plus, on va mettre ton nom sur la publication… Te rends-tu compte de la visibilité qui t’est offerte? Donc c’est vraiment ton meilleur prix? »

 

J’écoute ses arguments et j’essaie de justifier calmement ma slush et mon sac de chips. Mon petit rêve de traduction à la pige et de vie de bohème s’émiette tranquillement sur la table.

 

On se sert la main, je mets quelques pièces sur la table pour payer mon thé vert, mais elle me dit non, non, c’est pour moi… J’insiste et lui siffle : « Avec ce 2 $ là, madame, vous vous achèterez deux ou trois cents mots traduits…»