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David Dufour

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Le flattebouche, vous connaissez?

Published by davidduf@hotmail.com on 2013-04-10

Je ne prétends pas être traducteur de profession, mais laissez-moi vous dire qu’être artiste demande de la rigueur lorsqu’il s’agit de transposer ses émotions sur papier. Plus encore, jusqu’à tout récemment, je me suis initié à un exercice de style rap qui s’appelle le « flattebouche ». S’il y a bien un monde qui crée des néologismes, c’est bien celui du hip-hop. Faisons donc un peu de terminologie.

 

Le « flattebouche » consiste en la traduction d’un rap anglophone en un rap francophone. En parallèle, pour ceux et celles qui ne le savaient pas, le terme « rap » est un acronyme qui signifie « rythm and poetry ». Le rythme est donc très important. Contrairement à d’autres genres poétiques issus de l’oralité, le rap ne consiste pas seulement à réciter des vers, il faut le faire en ajoutant des mesures musicales et beaucoup d’intonation dans les mots débités (on appelle ça du « flow » dans le milieu). Ce sont là des éléments qui distinguent les bons rappeurs des mauvais. C’est à ce niveau que se situe la difficulté d’un « flattebouche », car il faut non seulement traduire l’intention initiale du rappeur, mais il faut aussi conserver le même débit, les mêmes intonations ainsi que les mêmes assonances et allitérations si possible.

 

Le créateur de cette technique est le rappeur québécois Kenlo. Bien sûr, on pourrait remonter jusqu’à l’époque des Classels où nos interprètes reprenaient littéralement les paroles des chanteurs pop américains, mais il est question ici de rap et d’une technique tout à fait nouvelle dans la culture. Ainsi, afin de démontrer à sa famille québécoise ce que les rappeurs américains expriment dans leurs chansons, Kenlo se donna le défi de traduire la toute première chanson rap américaine à succès commercial : « Rapper’s delight » de Sugar Hill and the Gang. Cette chanson traduite par Kenlo se retrouva sur son album « flattebouche » (qui fait référence à « Flatbush », le nom d’un boulevard new-yorkais). Voici la chanson originale américaine :

 

http://www.youtube.com/watch?v=rKTUAESacQM

 

Voici maintenant « Délice d’un rappeur », le « flattebouche » en question de :

 

http://www.youtube.com/watch?v=hf4_x9dbob8

 

Reprenons ici les premiers vers de la chanson de Sugar Hill and The Gang :

 

« I said a hip hop the hippie the hippie

to the hip hip hop, a you don’t stop

the rock it to the bang bang boogie say up jumped the boogie

to the rhythm of the boogie, the beat (...) »

 

Dans le « flattebouche » de Kenlo, ces vers deviendront :

 

« C’est le hip-hop, le hippie, le hippie

Jusqu’au hip hip hop, on n’arrête pas

Awaye go, fais ce mouvement que t’aimes pas bin bin

Mais auquel le groove t’oblige (…) »

 

Cette technique est devenue tellement révolutionnaire que l’on décida de l’appeler « Flattebouche ». Ainsi, on peut remanier et traduire mots pour mots les chansons étudiées ou tout simplement conserver le même rythme en y disant pas mal ce que l’on veut. En tant que rappeur, je peux vous assurer qu’il n’y a pas meilleur exercice pour comprendre la manière dont il faut performer un rap. De cette façon, on peut étudier les techniques des pionniers et les adapter à son propre style. Tout un travail de traduction, quoi! C’est un peu comme si un trompettiste se mettait à calquer certaines des compositions des premiers musiciens jazz de l’époque afin de peaufiner sa propre technique. Ainsi, je trouvais pertinent de vous partager ceci, car il est question de mots, de poésie et de traduction.

 

Sur cette note, j’en profite pour terminer ce billet en vous partageant mon « flattebouche » à moi (il faut prêcher pour sa propre paroisse)! Il s’agit d’une traduction de la chanson « I ain’t mad at cha » du rappeur américain Tupac Shakur. Pour me donner encore plus de défis, j’ai décidé de l’interpréter au piano! Bonne écoute!

 

2 comments


Merci David pour ce délectable bouillon de culture.

Ton impressionnante performance démontre bien toute la complexité que représente la technique du « flattebouche »!

Au plaisir de te lire et de t'écouter de nouveau.




La traduction n'a pas fini de me surprendre!

Merci David!

Je transmets l'adresse de ce blogue à Michèle Laliberté, professeure à l'UQO, spécialisée en traduction de chanson... cela devrait l'interpeller.

Mélanie