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Équipe de LinguisTech

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Entrevue avec Matthieu Leblanc de l'Université de Moncton

Published by info@crtl.ca on 2013-01-21
Entrevue avec Matthieu LeBlanc, professeur agrégé de l'Université de Moncton au Département de traduction et des langues (dont il a assumé la direction du 1er juillet 2008 au 31 décembre 2011). Il y enseigne l'initiation à la traduction, la traduction générale, la traduction spécialisée, la révision, la rédaction, les difficultés du français et la stylistique comparée.

 

1-      Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans l’étude des technologies langagières?

 

R.  Je m’intéresse particulièrement à l’interaction entre les humains et les technologies langagières. Je m’intéresse, bien entendu, aux technologies en tant que telles, compte tenu de la place qu’elles occupent dans le domaine de la traduction et des progrès qui ont été réalisés dans ce domaine au cours des dernières années. Les traducteurs professionnels – tout comme l’ensemble des langagiers – ont aujourd’hui accès à une gamme d’outils qui leur permettent non seulement d’accroître leur productivité individuelle et de faciliter leur travail, mais également d’accéder rapidement à l’information qu’ils cherchent. Ce sont là des changements importants. Mais dans le fond, ce qui m’intéresse, c’est l’interaction humains-technologies, notamment ce que les utilisateurs ont à dire au sujet des technologies et de leur utilisation. Car comme nous le savons, même dans le « meilleur des mondes », tout n’est pas parfait.

 

2-      Pouvez-vous nous parler des défis que posent aujourd’hui les technologies langagières en milieu du travail? Vous parlez souvent de l’importance de l’utilisateur quant à l’utilisation des technologies langagières. Pouvez-vous préciser votre pensée à ce sujet?

 

R.  Les défis, je crois, sont multiples. Il en va de même pour les occasions. Ce qu’il faut, à mon sens, c’est un plus grand dialogue entre les concepteurs d’outils, les langagiers (c’est-à-dire les utilisateurs) et les gestionnaires de services ou d’entreprises de traduction. Il faut tenter de répondre à certaines questions en tenant compte des besoins des cabinets et services de traduction, des clients et bien sûr des  utilisateurs. Par exemple, les technologies permettent-elles aux traducteurs de mieux faire leur travail? Ont-elles une incidence – positive ou négative – sur leur productivité et sur la qualité du produit fini? Les traducteurs, en tant que professionnels, demeurent-ils maîtres de leurs textes? Y a-t-il dans certains cas perte d’autonomie ou perte de maîtrise sur le processus? Les pratiques commerciales qui ont suivi l’implantation de certaines technologies tiennent-elles compte des besoins des utilisateurs? Les traducteurs ont-ils reçu une formation adéquate en ce sens? Voilà autant de questions qu’il faut poser. L’important, c’est le dialogue.

              

3-      Parlez-nous de votre présent projet en cours, « Traduction, technologie et statut du traducteur ».

 

R. Il s’agit plus précisément d’un projet de recherche que j’ai entamé en janvier 2012, mais qui a des origines qui remontent à 2007 au moment où, en collaboration avec une collègue chercheuse, j’ai eu l’occasion d’effectuer des recherches au sein d’une importante entreprise de traduction canadienne. C’est à ce moment que je me suis rendu compte à quel point le travail du traducteur avait changé depuis le début des années 2000 et, surtout, à quel point certaines technologies langagières prenaient beaucoup de place dans le processus. Je me suis aussi rendu compte à quel point les tâches du traducteur avaient été considérablement réduites à certaines opérations bien précises, différentes de celles qu’il exerçait par le passé. C’est ce qui m’a amené à pousser plus loin ma réflexion sur le sujet.

 

Dans mon projet de recherche, que j’ai intitulé (toujours provisoirement…) « Traduction, technologie et statut du traducteur », je cherche à voir si, dans certains milieux de travail, le recours massif aux outils d’aide à la traduction peut avoir un effet sur le travail du traducteur, sur sa satisfaction professionnelle et, au bout du compte, sur son statut professionnel. C’est une grosse question, on le conçoit aisément, mais c’est à mon avis une question qui, parmi d’autres (comme les exigences de productivité, les conditions de production des textes, la tarification), est d’une importance capitale.

 

Pour les besoins de ma recherche, je me suis penché surtout sur les mémoires de traduction du fait qu’il s’agit de l’outil le plus répandu sur le marché et celui qui fait l’objet du plus grand nombre d’éloges et de critiques. J’ai donc décidé de me rendre sur le terrain, d’aller voir ce qui se passe, dans les faits, en milieu de travail. J’ai eu la chance de passer, en tout, trois mois au sein de trois différents services ou entreprises de traduction, tous situés au Canada. Mon approche est de nature ethnographique, l’objectif étant de recueillir, sur le terrain, le plus de données possible sur le travail du traducteur, les outils dont il dispose, l’interaction entre le traducteur et ses outils (notamment la mémoire de traduction), le processus de traduction, le cheminement des textes, les conditions de travail, les rapports avec le client, les modes de gestion, etc.

 

En tout, j’ai passé plus de 300 heures en milieu de travail et réalisé plus de 50 entretiens semi-dirigés auprès de traducteurs, réviseurs et gestionnaires. J’ai en outre effectué plus de 20 séances d’observation des traducteurs à l’œuvre, à leur poste de travail, ce qui me donne une idée assez claire de l’utilisation qu’ils font des outils d’aide à la traduction, en particulier les mémoires de traduction, et, surtout, de ce qu’ils ont à dire à ce sujet (les bons côtés, mais aussi les moins bons…). À mon avis, on donne trop peu souvent la parole aux traducteurs, les principaux utilisateurs de ces outils. Pourtant, ils ont des choses intéressantes – et pertinentes – à dire!

 

À ce stade, j’ai terminé l’analyse des données. J’ai eu l’occasion de présenter les résultats de mes recherches à quelques reprises depuis lors (colloques et conférences), et je viens de soumettre deux textes pour publication. Je compte bien sûr poursuivre mon analyse et mes recherches en ce sens. Ce qui m’intéresse, maintenant, ce sont les transformations aux pratiques commerciales et administratives qui ont suivi l’implantation à grande échelle des mémoires de traduction. Autrement dit, on a tendance à critiquer vivement les technologies en tant que telles (leur conception, leurs limites, etc.), mais ce que je constate, c’est que, souvent, ce ne sont pas forcément (ou seulement) les technologies qui sont en cause, mais plutôt (et surtout?) les pratiques qui ont suivi leur implantation, c’est-à-dire les pratiques – ou les façons de faire – qui sont imposées aux traducteurs et qui, dans certains cas, peuvent mener à une certaine perte de pouvoir décisionnel ou d’autonomie professionnelle. Ce sont là des questions importantes pour la profession, à mon sens.

 

4-      Dans quelle mesure le fait de travailler à Moncton, en milieu minoritaire francophone, vous a permis d’approfondir vos recherches?

 

R. Outre mes recherches sur les technologies langagières et le statut du traducteur, qui s’inscrivent en traductologie, je mène également des travaux de recherche dans le domaine de la sociolinguistique. Je me suis notamment intéressé aux francophones en situation minoritaire, plus précisément en Acadie. La région de Moncton, tout comme l’ensemble du sud-est du Nouveau-Brunswick par ailleurs, est un terrain fertile pour l’étude du contact des langues, des représentations et des idéologies linguistiques, de l’insécurité linguistique, de l’aménagement des langues, etc. Le fait de travailler à Moncton m’a entre autres permis de mener des recherches de nature sociolinguistique en milieu de travail auprès des francophones minoritaires (et aussi des anglophones majoritaires), recherches qui ont débouché sur une thèse de Ph. D. en sociolinguistique intitulée « Pratiques langagières et bilinguisme dans la fonction publique fédérale canadienne : le cas d’un milieu de travail bilingue en Acadie du Nouveau-Brunswick » (soutenue en 2008). Dans cette recherche, j’ai cherché à voir dans quelle mesure les représentations linguistiques – ou l’image que l’on se fait de sa langue et de celle des autres – peuvent avoir une influence sur les pratiques langagières des locuteurs et de quelle manière elles nous permettent de mieux comprendre la dynamique sociolinguistique de ce milieu de travail. J’ai aussi fait ressortir, dans cette thèse, les lacunes de la politique linguistique canadienne et les enjeux qui persistent pour la communauté francophone minoritaire. 

 

 

 

 

Matthieu LeBlanc, Ph. D.

Professeur agrégé

Département de traduction et des langues

Faculté des arts et des sciences sociales

Université de Moncton

Moncton (Nouveau-Brunswick)   E1A 3E9

 

506 858-4578

matthieu.leblanc@umoncton.ca