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Julian Zapata Rojas

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Analyse du discours : son importance pour la traduction

Published by Jzapa026@uottawa.ca on 2012-04-04

L’analyse du discours s’avère inexorable dans le domaine de la traduction : elle peut concrètement aider les traducteurs à objectiver le processus de traduction ainsi que l'évaluation du produit de cette opération. Comme je le commentais dans mon billet précédent, il faut apprendre à regarder au-delà du texte, autrement dit, à s’éloigner des présuppositions comme quoi « tout est dans le texte », y compris le sens, le « vouloir dire de l’auteur. »

 

À mon sens, les méthodes didactiques de la traduction utilisées actuellement ne compensent pas le manque d’une théorisation approfondie sur la lecture et sur la textualité. C’est pourquoi je me propose d’exposer ici, quoique brièvement, la théorie de l’analyse du discours, dans le but de contribuer aux efforts actuels pour la démonstration de l’importance de la pensée humaine dans l’acte de traduire, de l’impossibilité de remplacer les traducteurs humains par les machines. Ainsi, l’analyse du discours fait partie des innovations proposées par certains chercheurs en traductologie dans les domaines pédagogique et technologique. Endurez la lecture des paragraphes suivants (un peu de théorie ne fait pas mal à personne, comme on dit) et vous allez comprendre pourquoi l’analyse du discours est importante pour la traduction, ici et maintenant.  

 

La traductologie a vu le jour au début des années 1970 dans une période où l’hypothèse dominante était que la langue et la traduction étaient des capacités humaines innées, hors de toute influence contextuelle. Cette hypothèse, influencée par les théories de la linguistique structurelle et de la littérature comparative des décennies précédentes, cherchait à dévoiler des « universels traductionnels » observables dans la surface des langues des textes originaux et de leurs traductions.

 

Cette façon abstraite de concevoir la langue et la traduction est la raison pour laquelle, dès la fin des années 70, les théoriciens ont tenté d’introduire des approches axées sur le contexte. Ces théories ont surgi notamment à l’École du sens et sont connues en traductologie comme le « modèle interprétatif ». Pourtant, les principes du modèle interprétatif ne présentent pas un progrès suffisant par rapport aux approches lexico-sémantique et syntaxique de la décennie précédente qui y sont critiquées, puisque la traduction s’y limite toujours à l’établissement d’« équivalences de sens » entre des « unités de traduction », sans que ce processus ne soit informé par le dispositif sémiotique de l’ensemble du texte (Normandin, 2011 :10, je souligne).

 

Selon William Frawley (1984), les approches cherchant à dévoiler des universaux et des équivalences dans les langues empêchent la théorisation de la traduction, puisque chaque code linguistique possède son identité, et puisqu'il est difficile de déterminer des universaux dans la façon de percevoir les phénomènes du monde et d'utiliser la langue pour désigner et décrire ces phénomènes. S'il suffisait d'identifier et de faire correspondre point par point les universaux, traduire ne serait qu'un acte de copiage. Il s'agirait là d'un processus machinal : « les universaux sont absolus, dit Frawley, la traduction est probabiliste » (ibid. : 167).

 

Dans les années 80 et 90, on a assisté à l’explosion d’études axées sur les paramètres socioculturels du traduire et, par le fait même, au recul de celles qui marginalisent ces paramètres ou ne les prennent pas en compte. Gideon Toury (1995) réexamine l’approche fonctionnaliste (skopos) pour proposer l’idée selon laquelle il est possible de constater, dans des textes traduits, des comportements traductionnels déterminés par une série de normes propres à la culture cible.  Ce constat ne serait pourtant pas envisageable sans l’examen comparatif minutieux de textes traduits vis-à-vis de leurs originaux. Il est possible ainsi d’évaluer la pertinence ou l’acceptabilité d’une traduction dans un contexte donné (57).

 

On assiste par la suite au « tournant culturel » de la traductologie, lequel vise à dresser des analogies avec d’autres disciplines plus sensibles à l’évolution culturelle. Aujourd’hui, malgré le constat de la relativité de la traduction et de l’imprédictibilité de l'évolution culturelle, les traductologues continuent à débattre de l'existence de caractéristiques universelles communes et de normes traductionnelles, débats fondés sur les notions héritées de la linguistique et du fonctionnalisme.

 

Le débat est long et aigu et, tout comme insistait Frawley en 1984 et comme on le remarque encore aujourd'hui, la recherche d'es universaux et de normes n'est pas aussi importante que la démonstration des différences des « codes » qui entrent en jeu dans tout acte de traduction, que la révélation des asymétries entre les cultures.

 

De nos jours, c’est grâce à la linguistique de corpus – l’examen de la langue, non pas comme elle devrait être utilisée, mais comme elle a déjà été utilisée –  que la linguistique retrouve sa place dans la recherche traductologique, et que l’on peut déceler ces asymétries des langues et des cultures, pour ainsi dévoiler des comportements traductionnels, aussi nombreux que différents, et informer la recherche en didactique de la traduction et en développement d’outils informatiques d’aide à la traduction.

 

Cela dit, rien ne justifie que la formation actuelle ne soit pas en phase avec la recherche actuelle plutôt que de se pétrifier autour de méthodes pensées il y a quatre décennies (Normandin, 2011 :146). Plus d’un chercheur travaillant dans une perspective non didactique pense la traduction en termes de restitution d’un « vouloir dire » ou d’un « sens intrinsèque » (ou les deux), ou encore en fonction d’une « équivalence d’effet ». C’est pour cela que les études descriptives actuelles – les analyses de corpus bilingues parallèles – doivent être révélatrices de la nécessité de renouveler les méthodes didactiques et pratiques en traduction professionnelle...

 

(À suivre, mais avec un peu moins de théorie. C'est promis!)