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Johan Centime

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La diplomatie darwinienne de la langue française

Published by johan.centime@yahoo.fr on 2012-03-24

Un célèbre habitant d’Italie du nom de Fellini qui, dans tous les films, promena son génie a dit un jour que :

«  Chaque langue voit le monde d’une manière différente. »

Phrase qui, dans le vaste monde des proverbes, trouva en Ibérie un singulier écho voulant que : « L’espagnol soit la langue des amants, l’italien celle des chanteurs, le français celle des diplomates et l’allemand celle des chevaux. »

Et, comme on dit à mon époque, last but not least : «  L’anglais est la langue du business. »

Dans la phrase précédente, comme un caillou dans la savate, il y a comme un intrus, un mot qui, pour partiellement plagier Cyrano, « de la phrase de son maitre a détruit l’harmonie, il en rougit le traitre ».

Le mot business.

J’aurais pu dire affaires, j’aurais pu dire commerce, j’aurais pu dire négoce, mais insidieusement dans le flot de mes mots s’est glissé un anglicisme comme une évidence…

Une évidence qui peut être comprise au sens français du terme comme une certitude irréfragable, mais également au sens anglais, comme une « preuve » des concessions que fait ma langue aux tendances du monde.

Il apparait que ma langue maternelle, désignée arbitrairement du fait de sa richesse et de la subtile ambivalence de ses mots comme la langue des diplomates, ne voit son ADN constamment menacé par les concessions que sa nature souple la pousse à accepter.

Certains adeptes du protectionnisme linguistique, dans un monde où le verbe se désigne sans frontières, verront en cela une capitulation et une perte de repères.

Moi, je n’y vois qu’un symbole voulant que, pour sa survie, comme les rêves d’enfant s’adaptant à la réalité, la langue garde en son sens sa nature profonde et dans son expression la marque d’une allégeance aux  influences du monde.

Et pour apporter à mon propos une légitimité scientifique, suprême trahison, je citerai un Anglais, Darwin, qui pensait qu’un animal plongé dans un environnement subit des mutations l’amenant à s’adapter aux contraintes de l’écosystème environnant pour assurer sa survie.

Je résume bien sûr, il l’a dit mieux que cela.

Et... il l’a dit en anglais.

Alors, je fais comme lui, et comme tout le monde…

Tout à l’heure, je serai speed (pour empressé), j’éteindrai mon mobile (j’aurais pu dire portable).

Pour partir en weekend (j’aurais pu dire repos dominical), j’enverrai ce mail (au lieu de courriel), j’allègerai mon programme overbooké (au lieu de surchargé).

J’espèrerai passer deux jours cools (appréciables) et fun (au lieu de distrayants).

Je ferai en bon français diplomate ce que ma langue me pousse à faire : je la tournerai sept fois dans ma bouche avant de sortir un mot et masquerai mon propos d’un voile de pudeur circonstancielle pour, en toutes convenances, m’adapter aux réalités du monde et être compris de lui… tout en préservant mes intérêts.

Et espérer par là négocier une trêve, trouver un accord, capituler un peu, pour durer plus longtemps et ne pas m’effacer complètement.

Tant, même les diplomates, ont parfois à subir les revers de la langue.

 

Johan Centime