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Alain Côté

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Réfugiés urbains

Published by alain@ka3.koalanet.ne.jp on 2012-02-13

Bien que le terme japonais nanmin (難民) se traduise généralement par « réfugié », il peut aussi prendre le sens plus large de « victime ». Pris au pied de la lettre (si j’ose dire), les deux caractères qui le composent peuvent aussi se traduire comme suit : personne en difficulté. Le terme japonais peut donc s’appliquer à bien d’autres catégories de personnes que nos habituels réfugiés politiques, réfugiés de la mer ou, plus récemment, réfugiés environnementaux. Il existe ainsi un terme pour les « victimes du retour à la maison » (kitaku nanmin 帰宅難民), lorsqu’une calamité paralyse le réseau routier et le système de transports en commun dans les grands centres urbains. La fréquence relativement élevée de ce type de situation au Japon justifie pleinement la présence du terme dans les dictionnaires.

 

(« Victimes du retour à la maison » à la gare de Shinjuku, Tokyo, le 11 mars 2011. Source)

 

Victimes du retour à la maison... Traduite telle quelle en français, l’expression peut faire sourire. Rien de tel par contre en japonais, où elle désigne — sans chatouiller l’oreille ni écorcher la sensibilité linguistique — toutes ces personnes en difficulté qui doivent passer la nuit dans une gare ou un établissement public (gymnase d’école, centre communautaire, etc.), voire marcher toute la nuit pour retourner à la maison.

 

Le sens plus large que revêt le terme japonais permet aussi de former des néologismes, ce dont les Japonais, toujours friands de nouveautés lexicales, ne se privent surtout pas. Il existe ainsi des victimes de la télévision numérique terrestre (chideji nanmin 地デジ難民), c’est-à-dire des personnes en difficulté parce qu’elles habitent dans une région éloignée où les téléviseurs ne captent pas encore le signal numérique. Il y a aussi des « victimes des ordures ménagères» (gomi nanmin ゴミ難民), le terme désignant ici des personnes âgées très faibles qui, avec l’effritement de la solidarité communautaire dans les banlieues, ne peuvent compter sur personne pour aller déposer leurs sacs de vidanges au point de collecte du pâté de maisons.

 

Dans la même logique, l’imaginaire néologique japonais comprend aussi des victimes de l’essence (gasorin nanmin ガソリン難民), soit parce qu’elles habitent trop loin d’une station-service, soit parce que le prix de l’essence atteint un niveau trop élevé, soit encore parce qu’un désastre naturel empêche le réapprovisionnement des stations-service, comme ce fut le cas dans les jours qui ont suivi le séisme du 11 mars 2011.

 

Mentionnons finalement les victimes des habitations élevées (kôsô nanmin 高層難民), personnes qui se trouvent en difficulté lorsqu’une calamité provoque l’arrêt des ascenseurs. Ce fut le cas en 2005, quand un séisme immobilisa quelque 64 000 ascenseurs à Tokyo et dans les préfectures voisines. Vous en conviendrez, avoir à descendre et remonter une trentaine ou une quarantaine d’étages pour aller chercher un litre de lait au dépanneur n’a rien d’une sinécure. Autant retourner à la campagne chez sa mère pour y trouver refuge.

 

2 comments


C'est intéressant, car cela réflète une réalite peu connue ici au Canada.

Devrions-nous traduire par une périphrase ou plutôt trouver un terme qui pourrait correspondre à cette réalité? Je crois que j'opterais pour une périphrase au début, le temps que les gens ici s'habituent à la réalité du Japon. On pourrait aussi dire les prisonniers urbains, car ils sont un peu prisonnier de l'urbanité.

 
Par curiosité, est-ce que le phénomène de la rage au volant est connu là-bas?




La rage au volant n’est pas perçue comme un phénomène social au Japon. Ça n’empêche pas les cas isolés, évidemment, mais dans l’ensemble la population fait preuve d’un grand civisme au volant.