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Julian Zapata Rojas

Julian Zapata Rojas
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« Tradire », ou dire sa traduction

Published by Jzapa026@uottawa.ca on 2011-12-27

Dans son numéro de décembre 1981 – il y a exactement trente ans déjà, hélas! – la revue Meta : journal des traducteurs a publié un article commençant comme ceci : « Depuis une quinzaine d’années, les traducteurs ont la possibilité de dicter leurs textes plutôt que de les écrire à la main ou à la machine. »  En 2011, je peux écrire ceci : « Depuis quarante-cinq ans, les traducteurs ont toujours la possibilité de dicter leurs textes plutôt que de les taper à l’ordinateur. » Seule une chose a changé depuis : c’est rare que, de nos jours, un traducteur travaille à la main ou avec une machine à écrire. Le même article continue ainsi : « À une époque où bon nombre d’employeurs s’interrogent sur le faible taux de productivité de leurs traducteurs, n’est-il pas à propos de se demander pourquoi la dictée occupe le dernier rang parmi les méthodes de travail employées... » Il me semble que nous sommes encore, en 2011, à cette époque-là.

 

Il y a trente ans, on parlait de magnétophones. Aujourd’hui, on parle de dictaphones (à cassette ou numériques) et même de logiciels de reconnaissance vocale. Ces « outils de dictée » sont encore vus avec méfiance par les traducteurs en exercice et par les écoles de traduction : « La majorité des traducteurs s’en tiennent peut-être aux méthodes traditionnelles parce qu’ils n’ont pas fourni (à l’outil de dictée) l’occasion de faire ses preuves; ils ne l’ont pas utilisé suffisamment pour se sentir à l’aise devant les boutons et le micro, et en maitriser le fonctionnement par automatisme. » (ibid.) Il y a pourtant un bon nombre de traducteurs dans les secteurs public et privé, au Canada et dans le monde entier, qui dictent leurs traductions (Jean Delisle nous donne une introduction à la « machine à dicter » dans le 8e chapitre de La traduction raisonnée). Ces traducteurs témoignent de nets gains de productivité, et cela même sans voir la qualité de leur travail affectée. Ils terminent leur journée en forme, sans fatigue, sans maux aux bras et au dos, sans stress. Tradire, c’est une façon agréable de traduire.  

 

Allons-y, dans d’autres mots. Dicter une traduction est de trois à six fois plus rapide que la dactylographier. Dicter une traduction permet de passer plus de temps sur des tâches d’ordre traductif, c’est-à-dire se concentrer sur le transfert interlinguistique. Dicter une traduction n’est pas nécessairement produire un texte de qualité inférieure à celle d’une traduction saisie au clavier. Dicter une traduction, c’est prévenir des troubles de santé liés au travail de bureau, c’est travailler plus à l’aise, c’est une plus grande qualité de vie pour le traducteur. Tout cela n'est-il pas assez attrayant pour que la traduction dictée devienne la norme dans toutes les écoles et dans tous les services de traduction? Qu’est-ce qui fait que les exemples réussis de qualité, de productivité et de satisfaction démontrés par les rares études sur la traduction dictée au cours des trois dernières décennies ne suffissent pas pour vouloir abandonner une fois pour toutes les stylos et les claviers d’ordinateur, et adopter urgemment la méthode la plus efficace de traduction, et même de production de tout type de texte?

 

Deux syllabes et quatre sons composent le mot « Vigneault ». Pourtant, pour l’écrire à l’ordinateur, on a besoin de dix frappes au clavier. Deux pour le v majuscule, huit autres pour chacune des autres lettres. Et si l'on veut être poli... « Monsieur Vigneault » : vingt frappes, espace comprise.

 

Je ne pense pas être seul à croire au « retour » de la traduction dictée comme une possible solution à l’actuelle pénurie de traducteurs professionnels conjuguée au besoin croissant de contenu traduit de qualité. La dictée donne une nouvelle dimension à la traduction. Premièrement, elle contribue à l’effacement de la frontière entre la traduction et l’interprétation, cette dernière étant « exclusivement orale » et nécessitant une formation supplémentaire intensive. Autrement dit, les interprètes pourraient encore traduire, sans avoir à « retourner » au clavier d’ordinateur, et les traducteurs seraient mieux entrainés pour faire de l'interprétation simultanée s’ils le souhaitent. Par ailleurs, plus de personnes seraient attirées par le métier de traduction. En effet, nombreux sont ceux qui possèdent d’incroyables compétences de transfert interlinguistique, mais qui ne veulent pas « passer huit heures par jour à dactylographier à l’ordinateur ». Ou ils ne peuvent simplement pas en raison d’un handicap ou de troubles de santé.

 

L’être humain a développé la capacité de parler il y a environ 200 000 ans, de dessiner des symboles il y a environ 30 000 ans, et d'écrire il y a quelque 7 000 ans. Ce que ces chiffres nous indiquent est que la traduction s’est faite oralement pendant la plus grande partie de l’histoire de la communication. En plus, ce ne sont pas toutes les langues de la planète qui possèdent un système d’écriture, et les locuteurs de ces langues auraient eux aussi le droit et le besoin d’accéder à du contenu traduit. (Je vous invite à lire ce rapport de l’UNESCO.) Tout cela pour dire que la communication dans son essence est une affaire d’oralité; la traduction est, dans son essence, une affaire de communication interlinguistique et interculturelle, et non pas une compétition de frappes par minute ni de mots par jour.

 

C’est pour cela que je ne me vois pas menacé par la postédition, parce que je peux toujours faire mieux que la machine. Je vois dans la traduction dictée le véritable espoir : la vraie façon de produire une traduction entièrement humaine, de qualité, à une vitesse très proche de la vitesse de ma pensée.

 

Julian Zapata Rojas

 

3 comments


Julian, ton lien vers le rapport ne fonctionne pas, pourrais-tu le revoir afin que nous puissions y avoir accès? Merci! Et bravo pour ce blogue très intéressant et stimulant.


Bonjour. Effectivement, le lien ne fonctionne pas, pour une raison que j'ignore!
Je vous suggère donc de rechercher sur Google : « Writing unwritten languages UNESCO », et vous allez tomber sans doute sur le lien vers le texte en question. Si non, allez visiter le portail général de l'UNESCO consacré à la Journée internationale de la langue maternelle. Il y a des choses très intéressantes sur ce site.



Je crois avoir trouvé un lien qui fonctionne, la modification est faite.
J'ai trouvé beaucoup de choses intéressantes sur le portail de l'UNESCO, merci Julian!