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Julian Zapata Rojas

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Parlons bien-être langagier

Published by Jzapa026@uottawa.ca on 2011-07-26

La qualité des traductions, la productivité des traducteurs, les aspects techniques de la conception des outils de traductique, l’efficacité et le niveau d’exactitude de ces derniers, l’adéquation des technologies langagières aux pratiques des traducteurs… Tous ces aspects font l’objet de la plupart des études consacrées aux technologies langagières dans les universités et les centres de recherche (voir, par exemple, Rychtyckyj, 2007; Barrachina et coll., 2009; Désilets et coll., 2008a et 2008b). Et qu’en est-il de mon bien-être comme langagier? En effet, à ma connaissance, rares sont les études qui s’intéressent aux aspects humains de l’utilisation des technologies langagières, qui se préoccupent du bien-être des langagiers utilisant des machines dans leur travail, qui s’interrogent sur les possibles impacts émotionnels que peuvent avoir les technologies chez les professionnels de la langue.

 

Toutefois, voir la technologie et la traduction d’un point de vue sociologique n’est pas nouveau. Souvenons-nous par exemple de Bruno Latour et son « Portrait de Gaston Lagaffe en philosophie des techniques » dans Petites leçons de sociologie des sciences (1996), où il expose, à partir d’une bande dessinée de Gaston, la théorie de l’acteur-réseau, reprise plus tard par Michel Callon (2006) dans Sociologie de la traduction. De son côté, Hélène Buzelin (2005) explique comment la théorie de l’acteur-réseau vient complémenter les analyses sociologiques bourdieusiennes en traductologie.

 

Si je voulais vous mettre tout cela au plus simple, et pour revenir sur ce qui nous intéresse plus spécifiquement – les outils de traductique –, je reprendrais les mots d’AnneMarie Taravella et Alain O. Villeneuve (2011) dans leur étude récente, qui a fait l’objet d’une communication à la conférence de Tralogy tenue à Paris cet hiver :

 

Tout comme le marteau constitue une extension du bras du charpentier lorsque celui-ci en a acquis la maîtrise, les (Systèmes d’information langagiers) et les outils de traduction peuvent, croyons-nous, devenir une extension naturelle des capacités et habiletés du langagier. Il faudra au charpentier un certain temps pour maîtriser son instrument; il doit en faire l'apprentissage. Toutefois, pendant cette phase, les craintes seront élevées. Crainte de blessure, crainte de manquer son coup... Le stress sera aussi au rendez-vous, stress engendré par son manque d’habileté dans l’utilisation de l'outil bien sûr, mais aussi stress engendré par la pression liée aux délais de livraison. L'expérience et les habiletés se développant, le marteau n'est plus un facteur exogène; il prend sa place comme facteur endogène dans le système, il s'intègre avec l'humain. À ce titre, la théorisation doit donc repositionner l'humain et son outil dans une même dimension, dans une même unité de production. De fait, nous pouvons même avancer que le marteau n'est plus distinct du charpentier qui le manie; les deux constituent un ensemble.

 

J’aime bien leur analogie avec le charpentier, qui nous rappelle notre boîte à outils. J’aime aussi le fait qu’ils s’intéressent, tout comme moi, au bien-être professionnel des langagiers, aux aspects humains de l’utilisation des technologies langagières. Au moyen d’entrevues, Taravella et Villeneuve ont constaté que, si les attentes en matière de productivité sont bien connues, il existe des facteurs de stress potentiels importants agissant sur le bien-être professionnel des langagiers. Ils ajoutent que l’étude détaillée de ces facteurs conduirait à mieux comprendre les conditions de la réussite de la mise en œuvre d’une nouvelle technologie langagière dans une organisation prestataire de services de traduction. La satisfaction globale et le rendement du traducteur étant liés au contenu de son poste, la modification de ce contenu pourrait avoir une incidence sur cette satisfaction et ce rendement. (Je vous ai déjà entendu réagir au sujet de la « nouvelle ère de postédition qui approche à grands pas », que j’ai exposée dans mon dernier billet : on ne nous a pas dit, avant d’aller dans un programme en traduction, que toutes ces années d’études nous mèneraient à devenir des réviseurs de traductions automatiques, des esclaves des machines… on serait destinés à devenir fous!!!...)

 

Taravella et Villeneuve s’intéressent à ce qui peut avoir un impact sur la compétence centrale du professionnel langagier : la créativité. Plusieurs facteurs entrent en jeu : le niveau d’autonomie (le traducteur doit être libre de choisir les ressources qu’il juge utiles pour résoudre un problème précis, voir Désilets et coll., 2009), la motivation intrinsèque (l'ardeur à effectuer un travail parce qu’il nous satisfait sur le plan personnel, voir Amabile, 1997), les connaissances du traducteur et son aptitude créative. Quels sont les effets d’une dégradation de la motivation? Selon Fernet (2010), le rapport que le travailleur entretient avec la tâche qu’il doit accomplir est, s’il est mauvais, une source potentielle de démotivation et d’épuisement. En revanche, si ce rapport est bon, il peut compenser les effets négatifs d’autres facteurs et accroître la motivation. Sur le plan organisationnel, 

 

il ne suffit pas de vouloir obtenir un résultat et d’en imposer l’objectif à l’employé; il convient, si on veut maximiser le bien-être de la ressource humaine dans l’exécution de sa tâche et prévenir l’épuisement professionnel, de tenir compte d’une variété de facteurs, dont les caractéristiques de la tâche et de l’environnement de travail, le type et le degré de motivation de l’employé, etc.  (…) Dans un contexte de pénurie de ressources spécialisées, il semble pertinent de maximiser la satisfaction au travail des langagiers, afin de les maintenir en poste et de tirer parti de leur créativité dans l’amélioration, en retour, des procédures et des outils. (Taravella et Villeneuve, 2011)

 

Je vous invite à commenter vos préoccupations en matière de bien-être professionnel, vos opinions sur l’impact que les technologies langagières ont sur le plan émotionnel du traducteur, vos annotations sur l’ergonomie du poste de travail du traducteur, vos perceptions sur l’avenir d’une profession où les outils technologiques ne seront plus un choix, mais « une extension naturelle des capacités et habiletés du langagier ». Parlons bien-être langagier!

 

Julian Zapata Rojas

 

Références

 

Amabile, Teresa M. (1997), « Motivating Creativity in Organizations: On doing what you love and loving what you do », California Management Review, 40 (1), pp. 39-58.

 

Barrachina, Sergio et coll. (2009), « Statistical Approaches to Computer-Assisted Translation », Computational Linguistics, 35(1), pp. 3-28.

 

Buzelin, Hélène (2005), « Unexpected Allies. How Latour's Network Theory Could Complement Bourdieusian Analyses in Translation Studies », The Translator, 11(2), pp. 193-218

 

Callon, Michel (2006) « Sociologie de l'acteur réseau », M. Akrich, M. Callon and B. Latour, Sociologie de la traduction. Textes Fondateurs. Paris : Presses de l'École des Mines, pp. 267-276

 

Désilets et coll. (2009), « How Translators Use Tools and Resources to Resolve Translation Difficulties: an Ethnographic Study », actes de l’AMTA 2009. Ottawa, Canada.

 

Désilets, Alain et coll. (2008a), « Reliable Innovation: A Tecchie’s Travels in the Land of Translators », actes de l’AMTA 2008. Waikiki, Hawaii.

 

Désilets, Alain et coll. (2008b), « Evaluating Productivity Gains of Hybrid ASR-MT Systems for Translation Dictation », actes de l’IWSLT’08, Waikiki, Hawaï.

 

Fernet, C. (2010, sous presse), « Development and Validation of the Work Role Motivation Scale for School Principals », article à paraître dans Educational Administration Quarterly.

 

Latour, Bruno (1996), « Portrait de Gaston Lagaffe en philosophie des techniques », dans Petites leçons de sociologie des sciences. Paris : La Découverte, pp.15-24

 

Rychtyckyj, Nestor (2007), « Machine Translation for Manufacturing: A Case Study at Ford Motor Company », dans AI Magazine, 28(3), pp. 31-43.

 

Taravella, AnneMarie et Alain O. Villeneuve (2011), « Aspects humains des technologies langagières dans l’organisation », actes de la conférence de Tralogy, Session 2 - Le métier du traducteur, <http://lodel.demo.inist.fr/tralogy/index.php?id=65>, consulté en ligne le 24 juillet 2011.