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David Dufour


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Published by davidduf@hotmail.com on 2013-08-26

« J’suis right tanné », « c’est boring à soir », « j’aimerais still, qu’on pourrait tous seriously… » sont toutes des expressions que vous pourriez entendre si vous vous promeniez dans le sud-est du Nouveau-Brunswick. Si vous prêtez attentivement l’oreille aux postes de radio francophones, vous remarquerez que certains artistes s’expriment ainsi. De Lisa LeBlanc, en passant par Marie-Jo Thério et les Hay Babies, le chiac refait surface dans nos espaces populaires pour laisser peu à peu tomber le tabou qu’on lui prêtait il y a 30 ans. Ayant moi-même une  grand-mère originaire du Nouveau-Brunswick, j’ai décidé de faire un peu de recherche sur le chiac afin de comprendre davantage ce phénomène linguistique issu des maritimes.   Le sujet peut parfois nous amener sur des pentes glissantes, mais pour demeurer le plus objectif possible, je me suis penché sur quelques écrits scientifiques et j’ai fait appel à Matthieu LeBlanc, professeur à l’Université de Moncton, pour mieux comprendre ce phénomène linguistique.

 

Qu’est-ce que le chiac?

 

Les interprétations peuvent bien évidemment différer tout dépendant de la perspective dans laquelle on s’inscrit, mais selon une définition proposée par Marie-Ève Perrot, qui a consacré toute sa thèse de doctorat au chiac, le chiac serait : «  l’intégration et la transformation, dans une matrice française, de formes lexicales, syntaxiques, morphologiques et phoniques de l’anglais  ». Ainsi, on intègre l’anglais (ses mots, ses formes, etc.) dans une structure française. On pourrait rétorquer que le français des Franco-Ontariens ou des Franco-Manitobains fait de même, mais le chiac possède ses propres règles qui lui donnent un caractère unique et qui le rend encore plus difficile à imiter. En plus d’avoir un accent et un son particulier, le chiac comporte des règles lexicales strictes et des codes qui lui sont propres. Ainsi, l’anglais prédominant dans le discours se doit d’être placé aux bons endroits, sinon vous pourriez passer pour un charlatan ou un wannabee chiac, comprenez? En ce qui a trait à l’origine du terme « chiac », il pourrait s’agir d’une déformation de Shediac, ville du sud-est du Nouveau-Brunswick, mais il s’agit ici de spéculations, et la chose peut difficilement être prouvée aujourd’hui. Chose certaine, le chiac est né dans la demeure des Acadiens minoritaires du Nouveau-Brunswick.

 

Affirmation identitaire ou assimilation

 

De plus, la présence du chiac suscite un débat linguistique très polarisé. D’un côté, certaines critiques prétendent que le chiac mène à l’assimilation, à la dégradation, voire à la créolisation du français. De l’autre côté, on voit le chiac tout simplement comme une autre variante du français qui est une affirmation identitaire en soi, et qu’il n’est pas nécessaire de le cacher puisqu’il existe depuis longtemps. En ce sens, le chiac possèderait un caractère unique qui permet premièrement de résister à la domination anglaise par son fait français, et deuxièmement, de résister au français « standard » qui impose trop souvent ses mœurs linguistiques à un peuple qui désire maintenir son authenticité.

 

Depuis 1969, le Nouveau-Brunswick est une province officiellement bilingue, la seule au Canada actuellement. S’il faut se réjouir de cet acquis, plusieurs Acadiens demeurent tout de même très vigilants envers le statut du français dans leur province. À cet effet, le professeur Matthieu LeBlanc ajoute : « On ne doit pas s’asseoir sur ses lauriers, les batailles linguistiques reviennent souvent, car la lutte n’est pas gagnée à jamais. ». Pire encore, certains jeunes Acadiens dépeignent à quelques occasions l’avenir du français au Nouveau-Brunswick de manière pessimiste. L’étude effectuée par Marie-Ève Perrot et publiée dans Francophonies d’Amérique démontre quelques-uns de ces soucis : «  on va être assimilés si que ça continue/comme/tu vas au centre d’achats pis tu commences en anglais pis c’est ça que tu devrais faire/tu devrais demander en français. »1 La fragilité linguistique du français acadien, causée par son éloignement du Québec et sa proximité avec les États-Unis, demande de l’ingéniosité de la part des élites pour la maintenir en haleine. Ainsi, dans les écoles, on impose le français aux élèves dans l’espoir de voir ceux-ci l’adopter plus couramment au quotidien. Malheureusement, la mesure provoque parfois son effet contraire : «  here you go/on va still parler en français/l’école nous laisse pas écouter de musique anglaise/ça met freedom of rights/freedom of speech dans la bill of rights /  ça devrait êre la freedom de la langue tu veux parler dedans/on est pas à la jail icitte. »2. Néanmoins, le professeur Matthieu LeBlanc insiste sur le fait que le taux d’assimilation du français est beaucoup moins élevé au Nouveau-Brunswick comparativement aux bastions francophones de l’Ontario ou de l’Ouest canadien.

 

L’émergence d’artistes acadiens tout comme l’enthousiasme démontré annuellement lors de la fête de l’Acadie démontre que la fierté est bel et bien réelle, que plusieurs se battent au quotidien afin d’exiger l’égalité linguistique dans la belle province des Maritimes. Tous les jours, les Acadiens font preuve  d’ingéniosité afin de trouver un moyen pour maintenir leur culture en vie, en bâtissant des institutions solides qui sauront survivre aux conjonctures économiques et politiques du temps. Pour démontrer cette force de caractère, je vous conseille de visionner ce documentaire sur le combat mené par la francophonie acadienne afin de maintenir en place l’hôpital de Caraquet, un pilier pour la population. Car s’il y a bien un danger pour une minorité, c’est bien de perdre ses institutions qui sont, somme toute, des repères essentiels dans un monde qui ne cesse de changer.   

 

 

1 PERROT, Marie-Ève, « Statut et fonction symbolique du chiac : analyse de discours épilinguistiques », Francophonies d’Amérique, n.22, 2006, p.143

 

2 Ibid., p.147

 

David Dufour
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Published by davidduf@hotmail.com on 2013-04-24

Cela fait maintenant près de trois mois (depuis janvier 2013 pour être plus précis) que le projet TEPOQAL (Traductions Espagnoles de la POésie Québécoise en Amérique Latine) est disponible sur internet. Cette initiative, lancée par la professeure de l’UQO Madeleine Stratford et le CRTL, retrace l’ensemble des œuvres poétiques québécoises de langue française ayant été traduites vers l’espagnol dans les pays d’Amérique latine. Grâce à TEPOQAL, il est maintenant possible de savoir quels poètes et quels poèmes ont été traduits et publiés dans les réseaux hispanophones de nos voisins du sud. À ce jour, TEPOQAL est une base de données exhaustive et demeure un précieux outil pour quiconque désirant découvrir la place qu’occupe notre poésie à l’étranger. Afin de connaître l’étendue de ce projet d’archivage, LinguisTech a décidé de dresser le portrait de ce travail colossal mis de l’avant par Mme Stratford et ses collaborateurs. 

 

PARCOURS D’UNE POÈTE

 

L’estime que Madeleine Stratford porte envers les langues nous est démontrée à travers son parcours. En plus de s’adonner à la poésie et à la traduction poétique, Mme Stratford a fait ses études postsecondaires en littératures de langues allemande et espagnole pour finalement obtenir un doctorat en traductologie de l’Université Laval. À l’époque, elle s’intéressait à l’œuvre de la poète argentine Alejandra Pizarniket de la poète autrichienne Ingeborg Bachmann. Fruit du hasard ou de la providence, un professeur de l’Université Laval a proposé un jour à Mme Stratford d’aller donner une conférence sur la traduction et le Québec à Cordoba en Argentine. Enthousiasmée par cette proposition, Mme Stratford s’est mise à faire des recherches sur les traductions espagnoles des poètes québécois afin d’alimenter son exposé. À sa grande surprise, la liste de traductions était plutôt longue, mais les œuvres manquaient à l’appel. Si les traductions espagnoles des auteurs québécois existent, elles sont, en contrepartie, souvent épuisées, mal répertoriées, ou elles n’apparaissent pas du tout dans les catalogues de bibliothèques. À cet égard, un travail de mémoire devait être entrepris.

 

PARTENARIAT STRATFORD UQO

 

En 2009, Madeleine Stratford a obtenu un poste de professeure à l’Université du Québec en Outaouais. L’idée de créer un projet de base de données bibliographiques répertoriant les traductions latino-américaines des poètes québécois lui trottait toujours dans la tête. Elle s’est bientôt vu octroyer une subvention de recherche de l’UQO et une autre du Fonds de recherche du Québec en société et culture pour démarrer son projet. Dans ce contexte, la présence du Centre de recherche en technologies langagières à l’UQO semblait être une belle coïncidence. En plus de fournir un appui à son projet, le CRTL lui a donné la flexibilité nécessaire pour mener ce projet à terme. Dès 2010, Madeleine Stratford a formé une équipe de recherche constituée de collaborateurs, pour la plupart des étudiants au Bac et à la Maîtrise. Au cours des années suivantes, l’équipe Stratford a passé des heures à dépouiller les archives canadiennes et la presse écrite, à naviguer sur internet, à contacter des gens, des maisons d’édition, des poètes et j’en passe. Ils ont cherché à partir des noms d’auteurs, des traducteurs et des maisons d’édition impliquées, toujours avec les mêmes critères de recherche, le tout dans le but de créer la première base de données virtuelle axée sur la poésie québécoise traduite en espagnol. Si les conditions gagnantes semblaient réunies, les obstacles ne manquaient pourtant pas à l’appel. Dans certains cas, il existait plusieurs traductions différentes d’un même texte; à d’autres occurrences, il fallait retirer du lot certains formats de publication pour ne retenir que les recueils et anthologies qui répondaient aux critères de recherche. Par ailleurs, la barrière de langue était aussi un obstacle lorsqu’il était question de tisser des liens à l’étranger. À cet égard, Mme Stratford pouvait heureusement compter sur son assistant Marco Suarez, lui-même originaire du Mexique. Rigueur et efficacité ont donc été les mots d’ordre de cette recherche bibliographique qui a duré trois ans. C’est dans ce climat que TEPOQAL a vu le jour.

 

TEPOQAL

 

Accessible via le site Web de LinguisTech, TEPOQAL permet à quiconque de retrouver les poètes, poèmes et recueils ayant été traduits en espagnol et diffusés en Amérique latine. La plateforme est divisée en deux, soit TEPOQAL I et TEPOQAL II. TEPOQAL I contient une centaine de fiches bibliographiques des recueils et anthologies de poésie québécoise traduits du français vers l’espagnol et publiés ou distribués en Amérique latine de 1980 à 20111. Pour sa part, TEPOQAL II contient près de 700 fiches consacrées aux poèmes traduits dans les anthologies collectives, lesquelles sont répertoriées dans TEPOQAL I2. Pour des raisons de droits d’auteur bien évidentes, on ne trouvera pas les poèmes publiés intégralement sur le site web, mais bien la notice bibliographique permettant de retracer le passage du poète dans l’univers latino-américain. 

 

LE « LATIN DU NORD »

 

À travers l’histoire du Québec, la poésie a toujours été au service de son identité. De Gaston Miron en passant par Saint-Denys-Garneau, ses auteurs ont su se forger une place indéniable au sein de notre imaginaire collectif. À une époque postindustrielle où nous pourrions considérer ce genre littéraire comme étant dépassé, il est tout de même surprenant de constater que nous pouvons retrouver près d’une centaine d’œuvres québécoises traduites en Amérique latine, que le Québec existe à travers le regard d’autrui et que la sensibilité latine règne quelque part, entre nos deux univers culturels. Il est tout aussi intéressant de constater que le Mexique et l’Argentine sont les deux pays qui ont le plus publié nos poèmes. Que ces publications sont probablement le fruit de rencontres, de voyages entrepris par les poètes d’ici afin de promouvoir l’art d’ici. Voici précisément ce que le projet TEPOQAL nous permet de constater : que le Québec s’exporte, qu’il est reconnu un peu partout dans le monde et qu’il a intérêt à s’exporter. Longue vie aux « Latins du nord »!

 

 

 

 


1 http://linguistech.ca/TEPOQAL+I

2 http://linguistech.ca/TEPOQAL+II

 

David Dufour
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Published by davidduf@hotmail.com on 2013-04-10

Je ne prétends pas être traducteur de profession, mais laissez-moi vous dire qu’être artiste demande de la rigueur lorsqu’il s’agit de transposer ses émotions sur papier. Plus encore, jusqu’à tout récemment, je me suis initié à un exercice de style rap qui s’appelle le « flattebouche ». S’il y a bien un monde qui crée des néologismes, c’est bien celui du hip-hop. Faisons donc un peu de terminologie.

 

Le « flattebouche » consiste en la traduction d’un rap anglophone en un rap francophone. En parallèle, pour ceux et celles qui ne le savaient pas, le terme « rap » est un acronyme qui signifie « rythm and poetry ». Le rythme est donc très important. Contrairement à d’autres genres poétiques issus de l’oralité, le rap ne consiste pas seulement à réciter des vers, il faut le faire en ajoutant des mesures musicales et beaucoup d’intonation dans les mots débités (on appelle ça du « flow » dans le milieu). Ce sont là des éléments qui distinguent les bons rappeurs des mauvais. C’est à ce niveau que se situe la difficulté d’un « flattebouche », car il faut non seulement traduire l’intention initiale du rappeur, mais il faut aussi conserver le même débit, les mêmes intonations ainsi que les mêmes assonances et allitérations si possible.

 

Le créateur de cette technique est le rappeur québécois Kenlo. Bien sûr, on pourrait remonter jusqu’à l’époque des Classels où nos interprètes reprenaient littéralement les paroles des chanteurs pop américains, mais il est question ici de rap et d’une technique tout à fait nouvelle dans la culture. Ainsi, afin de démontrer à sa famille québécoise ce que les rappeurs américains expriment dans leurs chansons, Kenlo se donna le défi de traduire la toute première chanson rap américaine à succès commercial : « Rapper’s delight » de Sugar Hill and the Gang. Cette chanson traduite par Kenlo se retrouva sur son album « flattebouche » (qui fait référence à « Flatbush », le nom d’un boulevard new-yorkais). Voici la chanson originale américaine :

 

http://www.youtube.com/watch?v=rKTUAESacQM

 

Voici maintenant « Délice d’un rappeur », le « flattebouche » en question de :

 

http://www.youtube.com/watch?v=hf4_x9dbob8

 

Reprenons ici les premiers vers de la chanson de Sugar Hill and The Gang :

 

« I said a hip hop the hippie the hippie

to the hip hip hop, a you don’t stop

the rock it to the bang bang boogie say up jumped the boogie

to the rhythm of the boogie, the beat (...) »

 

Dans le « flattebouche » de Kenlo, ces vers deviendront :

 

« C’est le hip-hop, le hippie, le hippie

Jusqu’au hip hip hop, on n’arrête pas

Awaye go, fais ce mouvement que t’aimes pas bin bin

Mais auquel le groove t’oblige (…) »

 

Cette technique est devenue tellement révolutionnaire que l’on décida de l’appeler « Flattebouche ». Ainsi, on peut remanier et traduire mots pour mots les chansons étudiées ou tout simplement conserver le même rythme en y disant pas mal ce que l’on veut. En tant que rappeur, je peux vous assurer qu’il n’y a pas meilleur exercice pour comprendre la manière dont il faut performer un rap. De cette façon, on peut étudier les techniques des pionniers et les adapter à son propre style. Tout un travail de traduction, quoi! C’est un peu comme si un trompettiste se mettait à calquer certaines des compositions des premiers musiciens jazz de l’époque afin de peaufiner sa propre technique. Ainsi, je trouvais pertinent de vous partager ceci, car il est question de mots, de poésie et de traduction.

 

Sur cette note, j’en profite pour terminer ce billet en vous partageant mon « flattebouche » à moi (il faut prêcher pour sa propre paroisse)! Il s’agit d’une traduction de la chanson « I ain’t mad at cha » du rappeur américain Tupac Shakur. Pour me donner encore plus de défis, j’ai décidé de l’interpréter au piano! Bonne écoute!